Anne Le Costevec
( 1719 – 1789 )
Femme de Pêcheur
Anne est la fille du laboureur Guillaume Le Costevec d’un second mariage avec Françoise Le Querler . Elle naît le 18 mai 1719 au village de Saint Zunan en Riantec et est baptisée le même jour à Riantec par le recteur Franc Joach Gelin de Tremergat [1].
Acte de baptême d’Anne Le Costevec
L’an de grâce mil sept cent dix neuf
le dix huitième jour du mois de may je soussigné recteur
ay baptisé une fille née ce jour du légitime mariage
d’entre GUILLAUME LE COSTEVEC et FRANCOISE LE QUERLER ses père et
mère du village de SAINT ZUNAN ont lui a imposé le nom d’ANNE
parrain a été MICHEL LE CAM et marraine ANNE LE QUERLER qui
n’ont signé.
FRANC JOACH GELIN DE TREMERGAT Recteur
De sa naissance à son mariage, elle habite chez ses parents à
Saint Zunan. Le 27 janvier 1744, à l’âge de 24 ans, elle se
marie avec François Le Duic, 25 ans, issu d’une famille réputée
de marins pêcheurs. Sur l’acte de mariage, le recteur note Jean à
la place de François, qui se fait en fait appelé «
Jean François ».
Anne rejoint le village natal de son époux, à Kerner
en Riantec. Celui-ci est distant d’environ 2,5 km de St Zunan. Il est situé
au sud du bourg, au bord de la petite mer de Gâvres. Il regorge de
pêcheurs avec leurs petites maisons caractéristiques regroupées
près de la chapelle de la Trinité (autre nom du village).
Outre la pêche en pleine mer, les habitants exploitent les ressources
en coquillage sur le rivage apportant ainsi un complément de nourriture
très appréciée.
Acte de mariage d’Anne Le Costevec
L’an de grâce mil sept cent quarante
quatre le vingt septième jour du mois de janvier a esté célébré
mariage en cette église paroissiale de RIANTEC par moy soussigné
Recteur entre JEAN LE DUIC fils mineur de vingt cinq ans de défunt
JEAN LE DUIC et JACQUETTE LESCOËT natif de cette paroisse y demeurant
village de KNER chez la dite mère décrété de
justice du présent mois signé BEVILLIERS greffier d’une part
et ANNE LE COSTEVEC jeune fille de vingt quatre ans de GUILLAUME
LE COSTEVEC et de FRANCOISE KLER aussi native de cette paroisse demeurante
chez les dits père et mère village de St ZUNAN d’autre part.
Les bans ayant esté faits à prône de grand messe par
trois dimanches consécutifs savoir le cinquième douzième
et dix-neuvième jour du présent mois et ne s’y étant
trouvé aucun empêchement n’y opposition donné à
notre connaissance après avoir pris mutuel
consentement des parties je les ay solennellement
conjoint en mariage par paroles de présent en présence du
père et de la mère de l’épouse, de la mère
de l’époux, de GUILLAUME LE DUIC et JEAN SCOLAN ses oncles et ensuite
ay célébré la ste messe selon les cérémonies
de notre mère la ste église en laquelle Recteur ay administré
la bénédiction nuptiale.
Le 23 novembre de la même année, Anne met au monde son
premier enfant, un garçon prénommé Jean François
(dit par la suite « Jean » pour le distinguer de son cousin
germain autre Jean François né la même année
et dit « François »).Elle a ensuite dix autres enfants
jusqu’à l’âge de 44 ans : Joseph le 13 juillet
1746, Dominique le 13 mai 1748, Jean-Thomas le 29 décembre 1749,
Jeanne le 8 août 1751, Magdeleine le 7 février, Anne le 29
novembre 1754, Paul le 20 février 1757, Guillaume le 12 avril 1758,
Pascal le 22 mars 1761, François le 9 septembre 1763. Trois de ses
enfants meurent très jeunes : Magdeleine à 5 mois, Paul à
1 jour et Pascal à 2 mois.
Quelques années après son mariage, Anne perd ses parents.
Sa mère décède le 17 septembre 1746 et son père
le 13 février 1748. Tous les deux meurent dans leur maison du village
de Saint Zunan et sont enterrés au cimetière de Riantec.
Dans la succession quelques jours plus tard, le beau-frère d’Anne,
Nicolas Le Coq, est le principal acquéreur du patrimoine familial
estimé à 690L [2].
Le mari d’Anne est maître de chaloupe de pêche. Il
commande La Marguerite, puis La Marie Jeanne à partir de 1753 [3].
Ces embarcations jaugent 2 à 3 tonneaux, sont munies de deux voiles,
embarquent 4 à 5 hommes. Depuis la fin du 17e siècle, la
sardine est un poisson très recherché dans la région
de Port-Louis, comme ailleurs à Belle-Ile, Concarneau ou Douarnenez.
La grande saison s’étend de mai à novembre. D’autres poissons
sont pêchés le reste de l’année. Anne ne voit pas souvent
son mari à terre. Mais elle s’occupe à l’éducation
de ses enfants. Elle cultive aussi quelques parcelles de terres, et élève
quelques vaches, qui lui fournissent le lait.
En 1763, Anne et son mari obtiennent un bail à domaine
congéable sur une petite tenue (exploitation) à Kerner, en
commun avec les consorts Le Duic. En 1765, ils congédient l’ancien
domanier Jacquette Le Guennec, veuve d’autre François Le Duic, en
lui remboursant les édifices pour la somme de 542 Livres. Ces édifices
se composent d’une demi-maison nommée Ty-Bihan d’environ 25 m2 avec
une cheminée, d’une étable nommée Crüi Er Sent
de 7m 50 de long, de 1/6e d’un puits avec son auge en pierre, de quelques
murets, fossés, landes, litières sur des petites parcelles
essentiellement pour le fourrage du bétail. [4]. Le foncier appartient
à la famille Audouyn, dont Florent Patern, qui est avocat au parlement.
Le 2 mai 1768, après la mort de la mère de François,
le couple rachète par licitation pour la somme de 450 Livres, les
édifices de la tenue de Kerner avec quelques autres parcelles aux
environs du village de Kerviniec . Les biens sont alors estimés
à 600 Livres mais comme il y a quatre héritiers, la part
de François est déduite [5].
François décède le 10 juin 1768, à l’âge
de 46 ans, dans sa maison de Kerner. Anne reste veuve avec plusieurs enfants
encore jeunes. Elle est nommée tutrice des mineurs. Une quinzaine
de jours après le décès, un inventaire des biens du
couple est établi. La valorisation de cet inventaire s’élève
à 204 livres. La part la plus importante est constitué par
les meubles que sont les lits, une table, des bancs, des coffres et des
escabeaux.
Après
le décès de son mari, Anne vit toujours au village de Kerner.
Ses enfants grandissent et quittent la maison, à l’exception de
son fils Guillaume qui y reste même après son mariage ainsi
que sa sœur Jeanne. A chaque fois qu’un enfant part de la maison pour monter
son ménage, Anne lui offre un lit complet à la mode de campagne.
La demeure d’Anne est une petite maison basse avec une pièce unique et une cheminée. Dans l’âtre se tient un trépied sur lequel repose une marmite couverte où mijote une soupe. Suspendus au mur, à côté de la cheminée, il y a une poêle à frire, une louche et des bassines d’airain. Sur une étagère, sont posés, un passe lait d’airain, des pots, des bouteilles et des écuelles de terre et de bois.
Dans la pièce, comme mobilier, il y a tout d’abord trois lits clos, un près de la cheminée avec une couverture verte, un autre à coté de la porte communiquant avec l’extérieur et un dernier dans l’angle opposé à celui situé à côté de la cheminée. Ces deux derniers lits sont recouverts d’une couette de balle. Ensuite, on trouve au milieu de la pièce une table coulante. Elle est constituée d’un plateau supérieur mobile qui glisse latéralement et donne accès à des casiers à victuailles. Sur la table se dressent deux chandeliers en fer. Des bancs sont disposés près des lits et sous la fenêtre, l'un ferme à clef.
Dans ce dernier banc est rangé le linge de la maison composé principalement de draps de réparon et de chemises. A côté du banc, accrochés au mur à des clous, sont suspendus des écheveaux d’étoupe et de fils de chanvre.
Dans la pièce, on trouve aussi des récipients remplis de farines de froment et de milg.
Contre le pignon de la maison et communiquant par une porte avec la pièce d’habitation se trouve l’étable. Dans cette dernière, Anne élève, toujours pour le lait, trois vaches et une génisse. La vente du lait et du beurre permet de compléter ses revenus. Ses vaches sont de couleurs différentes, la première est noire, la deuxième gare-rouge et la troisième entièrement rouge. Attenant à la maison, il y a un petit potager dans lequel sont cultivés des légumes.
Elle et ses enfants
récoltent, à cette époque, bien plus de produits de
la terre qu’au temps où son mari vivait. .
Anne est vêtue
simplement. Elle porte une jupe bleue, une chemise avec par-dessus une
camisole de laine blanche, le tout protégé par un vieux tablier
bleu.
Pendant la guerre d’Amérique, en 1778, Anne apprend avec
beaucoup de peine le décès de son fils Dominique sur la frégate
La Consolante qui faisait route pour les Indes [6]. Elle avait déjà
perdu quatre ans auparavant son benjamin François à l’âge
de 11 ans.
Veuve de plus de 20
ans, elle décède le 17 février1789 à l’âge
de 69 ans et est inhumée le 19 février dans le cimetière
de Riantec. Le montant de l’inventaire [7] de ses biens s’élève
alors à 1093 livres. La plus grande part de cet inventaire est constituée
par un bateau de pêche accompagné d’engins de pêche
(600 livres), l’ensemble reste, après le partage de ses biens, en
indivision entre ses héritiers.
Acte de sépulture d ‘Anne Le Costevec
L’an de grâce mil sept cent quatre vingt neuf le dix-neuf du mois de février a été inhumé dans le cimetière de RIANTEC le corps d’ANNE LE COSTEVEC veuve de FRANCOIS LE DUIC décédée le dix-sept du présent à KNER âgée d’environ soixante-dix ans munie des sacrements présent à la sépulture ont été JEAN LE DUIC son fils, LOUIS LE COSTEVEC son frère et JULIENNE DANIGO qui LOUIS LE COSTEVEC excepté ont déclaré ne savoir signer.
LOUIS COSTOUEC
GUILLOUZIC Curé
Josiane Le Lan (CGSB N° 1154)
Avec la participation de Christian Duic
Références
[1] – Registres paroissiaux d’état civil de la Mairie de Riantec.
[2] – AD du Morbihan – Acte de vente d’immeubles et de meubles – Minutes Jaffré du 17/02/1748 – 6 E 3866
[3] – Archives du Port de Lorient - Registre des matricules du Port-Louis – 2P72 F°34 N°217.
[4] – AD du Morbihan – Dossier de congément de François et Anne Le Costevec contre Jacquette Le Guennec – EN 2566.
[5] – AD du Morbihan – Inventaire après décès de François Le Duic – B 3028.
[6] – Archives du Port de Lorient - Registre des matricules du Port-Louis
– 2P84 F°414 N°248.
Archives nationales - Rôle d’équipage de la frégate
« La Consolante » - Marine C6 510.
[7] – AD du Morbihan – Inventaire après décès d’Anne
Le Costevec – B 3097.
Glossaire
AIRAIN: nom du bronze (alliage de cuivre et d’étain).
DOMAINE CONGEABLE : Régime agricole spécifique à la Bretagne, très courant du 14e au milieu du 19e siècle. Il distingue deux propriétés sur une même exploitation : l’une foncière appartenant le plus souvent à la noblesse, l’autre édificière appartenant le plus souvent à l’exploitant. appelé notamment domanier. La première était illimitée dans le temps. La seconde était temporaire ou « congéable », au terme d’un bail de 9 ans accordé par le propriétaire foncier. Ce bail était toutefois renouvelable indéfiniment, si bien que des lignées familiales restaient parfois plusieurs siècles sur la même exploitation.
COUETTE DE BALLE : grande poche en toile, du même format que le
lit et qui est rempli de balle. Celle-ci est constituée par les
glumes membraneuses qui entourent la graine dans l’épi des céréales
; au moment du battage, et du « vannage », les graines tombent
à terre, alors que la balle, plus légère, s’envole
plus loin.
Pour la literie, c’est
la balle d’avoine qui était utilisée.
CONGEMENT : le congément est la dernière étape
de la procédure d’acquisition des édifices d’une exploitation
(ou tenue) sous domaine congéable, avec le paiement à l’ancien
domanier et l’expulsion (sous quinzaine en général). Les
précédents étapes sont :
1. Le bail du propriétaire foncier au futur domanier, pour une
durée de 9 ans en général.
2. La sentence de la juridiction.
3. La prestation de serment des priseurs.
4. Le mesurage et prisage (détail des bâtiments et des
parcelles de terres)
5. Le congément.
GARE ou GARRE : désigne un pelage de vache marqué par deux couleurs (le mot bigarré vient de là) ; comme le blanc est toujours présent, on indique seulement l’autre couleur : un pelage blanc et rouge est donc gare-rouge ; un pelage blanc et noir, gare-noir.
LICITATION : vente aux enchères, par les copropriétaires d’un bien indivis.
MILG : millet
REPARON : chanvre de dernière catégorie.