LA VIE D’UN MARIN
DE GÂVRES
 

Frédéric Corvec







      Frédéric naît à Gâvres, dans le Morbihan, le 15 juillet 1857, au domicile de ses parents [1]. Il est issu d’une famille de marins et de pêcheurs, installée à Ban-Gâvres et à Gâvres depuis de nombreuses générations. Ses parents, Bénoni Corvec et Jeanne Mollo, lui donnent les prénoms de Frédéric Marie. Il est l’aîné de la famille. En effet, ses parents auront après sa naissance trois filles et deux garçons, tous nés à Gâvres : Anne Marie le 06 mai 1860, Bénoni Louis le 20 décembre 1862, Marie Ernestine le 13 novembre 1864, Léontine Marie le 19 juin 1869 et Armand marie le 31 mars 1871.

A onze ans, il embarque comme mousse sur le Polowski, navire de pêche sur lequel son père est patron [2]. Sa première campagne de pêche dure cinq mois. L’embarquement s’effectue, à Lorient, fin mai et le débarquement, aussi à Lorient, début novembre.

Jusqu’en 1872, toutes les années, pendant la même période de mai à novembre, il réalise un embarquement à la pêche toujours avec son père sur le Polowski. Les années suivantes, il navigue toujours comme mousse sur d’autres navires de pêche : la Désirée, la Reine des Anges, le Même, la Madeleine et parfois il retourne avec son père sur le Polowski. Frédéric a donc été habitué dès son enfance au rude métier de la pêche et a, pour ainsi dire, été élevé dans les chaloupes. Dès son plus jeune âge, il a appris à maîtriser tous les dangers de la mer et à résister aux fatigues de la navigation.

Le 24 août 1875, à dix-huit ans, il est nommé matelot. A sa nomination, Frédéric a déjà soixante-trois mois de navigation à son actif, soit en sept ans plus de cinq années complètes. Frédéric est alors un garçon de petite taille, il mesure 1,65 mètre. Il a les cheveux châtains et les yeux gris. Jusqu’à l’âge de vingt ans, il continue, comme activité, la pêche aux thons l’été et la pêche au chalut l’hiver (raies, rougets, soles et lottes). Il embarque alors sur l’Intrépide, le Clou et le Polowski.

Pour Frédéric, la pêche aux thons se déroule de la façon suivante :
Le passage migratoire des thons commence en juillet dans le golfe de Gascogne et c’est là que se pratique la pêche la plus fructueuse. Des chaloupes associées par groupes de quatre ou cinq sous la direction d’un maître au cabotage sillonnent toute l’étendue du golfe. A la fin du mois de juillet, la migration s’infléchit vers le nord-ouest et la pêche commence dans l’ouest de l’île d’Yeu et le sud-ouest de Belle-île. Le passage des thons se prolonge dans ces parages jusqu’au 15 septembre ; quelquefois les thons disparaissent à la fin du mois d’août.
La pêche du thon, bien qu’elle se fasse pendant la belle saison, exige en raison de la distance des côtes à laquelle elle se pratique, des embarcations rapides et ayant une bonne tenue à la mer. Les chaloupes pontées ont une longueur moyenne de 12 à 13 mètres, une largeur de 5 m et un creux de 2,3m. Elles ont un tirant d’eau de 2m et jaugent 35 à 40 tonneaux. L’équipage est généralement composé de 5 hommes.
La pêche se fait sous voiles avec une vitesse moyenne de 5 à 6 nœuds. La chaloupe est armée de chaque côté à l’avant du grand mât d’un tangon de 15 mètres de longueur portant 5 lignes. Chaque ligne est munie d’une clochette qui, lorsque le poisson mord, annonce la prise. A l’arrière se trouvent deux autres lignes sur un mâtereau.
Le thon ayant mordu, un homme hale rapidement la ligne le long du bord, tandis qu’un deuxième, muni d’une gaffe très fine, croche le poisson et l’embarque. Le poisson est alors nettoyé, vidé, lavé à grande eau et arrimé sur le pont.
Tous les jours, une des chaloupes est détachée de la flottille pour aller porter le poisson au port d’armement. Le soir, la pêche est interrompue et tous les bateaux, à un signal convenu, se rallient pour passer la nuit à la cape. Celui des bateaux qui a porté le poisson attend l’arrivée d’une autre chaloupe qui vient lui faire connaître la position des autres et retourne sur le lieu de pêche avec des provisions de ravitaillement [3].

         Le 23 juillet 1877, il est appelé pour effectuer son service militaire. Il embarque, en septembre 1878, sur le navire de guerre Le Redoutable. Le Redoutable a été construit, de 1873 à 1879, sur les plans de l’Ingénieur de Bussy. C’est un cuirassé à réduit central qui a une longueur de 96 m, une largeur de 19,18m et un tirant d’eau de 7,2m. il est armé de 8 canons de 270 mm, de 6 de 138mm et de plusieurs canons à tir rapide de petit calibre. Il marque une évolution dans la construction navale avec son bordé entièrement en fer et ses membrures en acier. Il est muni d’une voilure complète de trois mâts carrés et gréés de 2700m2 de voilure. L’effectif est de 686 personnes [4,5,6].
         Le Redoutable est armé pour essais à partir du 1er août 1878, cependant toute l’artillerie n’est pas encore en place, le gréement reste à installer et aucun approvisionnement n’a été effectué. Pendant le mois de septembre, les ouvriers terminent les équipements, puis le navire passe au bassin de radoub (vers le 20) pour nettoyage de la carène et peinture .
        Le 15 octobre, le bâtiment passe dans l’avant port et embarque ses approvisionnements. Le 2 novembre, il procède au réglage de ses compas et le 7, il appareille pour la première fois, accompagné par un remorqueur, vers le mouillage de Belle-Ile. Le Redoutable a réglementairement embarqué, pour cette première sortie, une commission composée de divers fonctionnaires du génie maritime. Le début des essais officiels a lieu le 22 novembre.
         Le 24 janvier1879, après un dernier essai de voilure, le Redoutable retourne mouiller dans l’avant port de Lorient.
         Le 24 février, il appareille pour Toulon avec 20 foyers allumés et une voilure réduite. Le 27, une avarie de servomoteur l’oblige à gouverner avec sa roue à bras arrière, et c’est dans ces conditions qu’il arrivera à Toulon le 4 mars. Le 13, il effectue un premier appareillage avec l’escadre (Richelieu, Trident, Couronne, Revanche, Savoie et Boursant), et réalise  des exercices d’artillerie et de lancement de torpilles. Il retourne à Toulon le 26 avril.
         Le 2 mai, il appareille de Toulon pour une croisière de représentation et fait les escales suivantes : Marseille du 2 au 14 ; la Ciotat le 14 ; mouille à Hyères du 15 au 23, puis rentre à Toulon.
         Le 7 juillet, appareille pour une campagne d’expérimentation, relative à l’examen des qualités nautiques qui amènera l’escadre jusqu’à Brest ; le 11, il mouille à Gibraltar ; le 17 arrivée à Brest, l’escadre restera dans ce port jusqu’au 24 août, mais effectuera entre temps de nombreuses sorties pour exercices. Le 13 août, l’embarquement des tubes lance-torpilles arrière est réalisé ( Le Redoutable n’était donc  armé qu’avec ses tubes avant). Après deux courtes sorties à Quiberon et à Cherbourg, le bâtiment est amarré au poste 12 de Brest pour commencer le déchargement du matériel et des vivres en vue de sa mise en réserve qui a lieu le 11 octobre.
         Des travaux de modifications seront entrepris pendant cette période du 5 novembre 1879 au 11 mai 1880 [7]. Frédéric reste sur Le Redoutable jusqu’en septembre 1880, il est alors matelot de 2ème classe.

Après son service militaire, il reprend la pêche. Il embarque sur les chaloupes pontées : la Jeune Radégonde, la Forte et le P.Y.. En juin 1881, il effectue avec son père qui a cinquante ans, l’ultime embarquement de ce dernier sur le Polowski avant son admission à la retraite.
Il continue la pêche jusqu’en septembre 1884.

Le 19 octobre 1884, il se marie à Gâvres avec Marie Louise Lescoët, native de Gâvres, issue, elle aussi, d’une famille de marins et de pêcheurs. Frédéric, qui a appris à écrire, signe d’une très belle écriture sur le registre des mariages au-dessus de la signature de sa femme.  Quatre jours après son mariage, il rentre à la Direction de l’Artillerie. Il y reste jusqu’en juillet 1885 et ensuite il devient matelot vétéran affecté au mouvement du port.
En 1886, le 12 février, Frédéric et Marie ont un premier enfant qu’ils prénomment Frédéric [8]. Ensuite, ils ont six autres enfants : Bénoni né le 11 juillet 1887, Léontine née le 6 juillet 1889, Anne née le 9 décembre 1892, Baptistine née le 31 mai 1898 et décédée le 16 juin de la même année, Georgette née le 27 mai 1900 et Germaine née le 15 juin 1903. Tous leurs enfants naissent à Lorient.

Le 1 mai 1903, Frédéric prend sa retraite d’employé de l’état et il recommence des embarquements à la pêche comme matelot et patron. Il embarque successivement sur : le Jeune Frédéric, l’Abricotine et le Botha.
De 1908 à 1926, il effectue du « bornage » qui consiste en du cabotage sur des petites distances sur les navires le Kernével, la Perrière ainsi que quelques embarquements à la pêche en tant que patron sur le Léon Blanche et de nouveau le Botha.

En 1919, le 4 novembre, son fils Bénoni qui est alors charpentier du port de Lorient, décède des suites de la guerre 14-18 car il a respiré du gaz de combat pendant cette période. Il est âgé de trente-deux ans et laisse après lui une jeune veuve, Joséphine, avec un bébé de dix-huit mois prénommé Odette.
Le 2 juin 1923, Frédéric a une nouvelle épreuve : sa femme, âgée de soixante-trois ans, décède. A cette époque, il demeure dans un appartement, au 4ème étage d’une grande maison, rue de la Comédie à Lorient.
Frédéric reste peu de temps veuf car il se remarie à Lorient, deux ans après, à soixante-huit ans, avec Marie Françoise Mentec, une couturière de Lorient. Tous les deux déménagent et louent une petite maison au lieu dit La Perrière ( à la pointe de la presqu’île de Kéroman).
En 1927, il réalise un bref embarquement sur le Port-Louis, le navire à roues qui assure la liaison entre les hôpitaux maritimes de Lorient et de Port-Louis. Le navire est appelé familièrement « Le Patouillard ».
En 1930, le 23 janvier, une nouvelle épreuve touche Frédéric, il perd son fils aîné qui est ouvrier au port de Lorient.
Frédéric navigue jusqu’en 1933, il a alors soixante-seize ans. Il effectue son dernier embarquement sur le navire la Sultane et débarque le 5 novembre 1933. Frédéric et Marie Françoise habitent toujours La Perrière. Frédéric possède alors un canot qui lui permet de continuer la pêche pour son plaisir et cela jusqu’à l’âge de 84 ans.
Pour se distraire, pendant les périodes de mauvais temps, Frédéric réalise des maquettes de bateaux dans des bouteilles.
C’est un homme très gourmand. Il se laisse plusieurs fois surprendre et se brûle en voulant trop rapidement avaler la bouillie que lui a préparée Marie Françoise. Il aime chanter lors des fêtes de famille. Sa chanson préférée est le morceau de l’opérette « Les cloches de Corneville » ci-après :

« J’ai fait trois fois le tour du monde
Et les dangers font mon bonheur
J’aime le ciel quand le ciel gronde
La mer quand elle est en fureur
J’ai fait trois fois le tour du monde
Et les dangers font mon bonheur
J’ai fait trois fois le tour du monde
Dans mes voyages combien d’orage
Que de naufrages ?… » [9]

La guerre 39-45, avec la réquisition du terrain de la presqu’île de Kéroman par les Allemands pour permettre la construction de la base de sous-marins de Kéroman en 1941, les obligent à quitter leur maison et ils doivent se réfugier à Plouay. Frédéric ne s’y plaît pas car il trouve qu’il est bien loin de la mer. Après la guerre, ils reviennent sur Lorient. Ils sont logés dans une baraque de la cité de Kerforn, au numéro 36 [10].
Frédéric ne navigue plus car il est trop âgé, il joue tout de même aux boules tous les jours. Le 22 janvier 1953, après quelques jours d’hospitalisation, Frédéric décède à l’hôpital Bodélio de Lorient, dans sa quatre-vingt seizième année. Pendant sa longue vie, il a totalisé trente-cinq années d’embarquement à la pêche, au bornage et dans la Marine ; il a été en activité pendant soixante-cinq ans.
 
 

 Bibliographie

[1] – Registres de l’état civil de la commune de Riantec.
[2] – Registres des matricules des archives du Port de Lorient.
[3] – Dominique Duviard – Groix l’île des thoniers – Edt. Des 4 seigneurs – 1978 – d’après des citations du Capitaine de vaisseau Véron, 1870 et de Le Yackt, 1884.
[4] – Maurice Delpeuch – Nos bâtiments de guerre et leurs ancêtres – Edt. librairie Militaire  R. Chapelot et Ce - 1904.
[5] – Francis Dousset – Les navires de guerres français de 1880 à nos jours. Edt. de la cité – 1975.
[6] – Raymond Fremy et Georges Basili – Des noms sur la mer – Edt Acoram. 1994.
[7] – Marc Saibène – Etude sur le cuirassé le Redoutable – 1876/1910.
[8] – Registres de l’état civil de la commune de Lorient.
[9] – Opérette « Les cloches de Corneville » - Livret de Clairville et Ch. Gabet - Musique de Robert Planquette.
[10] – Témoignage d’Odette Le Lan du 23 août 1999 et du 30 septembre 2000.