JACQUES LE CORVEC
( 1736 – 1818 )
La vie d’un enfant naturel
 



 

Jacques dit Le Corvec est un enfant naturel né en 1736 à Plouhinec dans le Morbihan. Il aurait été baptisé le 27 décembre dans la paroisse voisine de Riantec et aurait pour mère une dénommée Thérèse Gasquet. D’après son patronyme, cette dernière serait d’origine méridionale, comme beaucoup de négociants de la proche ville de Port-Louis à la grande époque du commerce de la sardine. Jacques est confié par le recteur à un couple sans enfant, Joseph Le Corvec et Jeanne Le Guelennec, du village isolé de Gâvres réputé pour ses pêcheurs  .

Acte de baptême de Jacques Le Corvec

L’an de grâce mil sept cent trente six le vingt sept jour du mois de décembre je soussigné recteur de Riantec Port-Louis ay baptisé un fils illégitime dont le père est inconnu et dont la mère porte le nom Thérèse Gasquet. On luy a imposé le nom de Jacques parain a esté Jan Le Troedec et maraine Gillette Audic qui ont assurer ne scavoir signer.
      C Le Febure de la Jaillerie Recteur


Comme son père adoptif, Jacques devient pêcheur. Il embarque aussi au cabotage en juin 1759 sur La Julie. Ce chasse-marée est armé au port voisin de Ploemeur (sans doute Larmor), affrété par le roi et commandé par le maître René Yvon.
 En 1760, âgé de 23 ans, Jacques rencontre Marie Brezac. Cette jeune fille de quatre mois sa cadette est orpheline de père depuis l’âge de 4 ans. Elle est native du village de Lennes en Plouhinec, mais a longtemps vécu à Kerdavy en Locoal (actuellement en la commune de Sainte Hélène). Depuis quelques temps, elle séjourne à Gâvres chez son cousin germain et parrain Joseph Mollo. Les amoureux projettent de se marier, mais étant mineurs et sans père, ils doivent être préalablement décrétés en justice selon la coutume de Bretagne. Le 21 août, ils se rendent donc à Hennebont, au Siège Royal de la Sénéchaussée [2]. Ils sont accompagnés par les parents et amis de Marie, en particulier son oncle Louis Brezac, son frère Marc, son beau-frère Sébastien Le Falher, ledit Joseph Mollo, et bien d’autres qui viennent non seulement de Riantec, mais aussi de Plouhinec, de Kervignac, de Languidic, de Ploemel, de Pluvigner à plus de 20 km. Tous autorisent la future union, qui est célébrée en l’église de Riantec le 16 septembre suivant par le curé Le Barz.

Décret de mariage de Marie Brezac et de Jacques Le Corvec

Du 21 août 1760
Devant sir le Sénéchal
Le substitut de monsieur le procureur Général du Roy
Pour parvenir aux décrets de mariage de Marie Brezac âgée de vingt quatre
ans fille mineure de défunts Pierre et de Françoise Le Bosser de Kdavy
Plouhinec Locöal, avec Jacques dit Le Corvec fils naturel de la paroisse de
Riantec, âgé de vingt quatre ans, et du dit Jacques avec la dite Marie
Brezac.
Ont comparu Louis Brezac de Kerveniec Riantec oncle de la mineure,
Marc Brezac majeur frère de la mineure, Sébastien Le Falher mary de Anne
Brezac sœur de la mineure du Dreff Riantec, Joseph Mollo de Gavre cousin
germain et parain de la mineure, Georges Roblet cousin issu de germain,
Marc Leglenec de Kerfaut Plouhinec cousin germain de la mère de la mineure,
Joseph Borne de Landole bienveillant, Joseph Brazo de Languidic
bienveillant, Jean Jego de Locohen Kervignac bienveillant, Joseph Lemorain
de Pleumel bienveillant, Joachim Guiomarch de Pluvignier bienveillant,
Philippe Candalh de Kervassal Riantec bienveillant, Jacques Jego de Kergono
Kervignac bienveillant, Jean Le Guennec de St Merlé Kervignac bienveillant,
Aubin Perron de Languidic bienveillant du mineur, Vincent Lecolloder
de Kervignac bienveillant, tous lesquels parents amis et bienveillants
assistés de Mtre Claude Jean Begat Pr. ont déclaré consentir et approuver
la recherche que font en mariage l’un de l’autre le dit Jacques dit Le Corvec
et la dite Marie Brezac comme étant sortable et avantageux à l’un et à
l’autre, qu’en conséquence il leur soit permis de faire solenniser le dit mariage
en face d’église à la manière accoutumée suivant les saints canons et
constitution d’ycelle et ont les dits Jego et Brazo signés et sur ce que les
autres ont déclaré ne le savoir faire, les soussignés l’ont fait à leurs
requêtes ensemble de Begat Pr.
Jean Jego   J Brazo
Jacques Jego  Hamelin  Bégat, Pr
Queroux   Le Moin
Le Sénéchal
Le Galloudec
 

Acte de mariage de Jacques Le Corvec

L’an de grâce mil sept cent soixante le seize septembre, la publication des bans ayant été faite sans opposition à nos prônes les jours des dimanche vingt quatre août et trente un août derniers et le sept du présent mois, je soussigné ayant interrogé Jacques dit LE CORVEC, fils naturel mineur de notre paroisse d’une part, et de l’autre part Marie BREZAC, fille mineure de défunt Pierre et de Françoise LE BOSSER native de Locoal et domiciliée de Riantec, les deux décrétés de justice par le Siège Royal d’Hennebont, le décret signé GEMIN greffier en date du vingt un août de la présente année, ayant requis et reçu leur mutuel consentement les ay solennellement conjoints en mariage par paroles de présent, en présence d’Yves MADEC, Louis BREZAC, Nicolas LE BOSSER, Marc BREZAC et autres pris pour témoins ayant ensuite célébré la Sainte messe leur ay donné la bénédiction nuptiale selon la forme et cérémonie observées par notre mère la Sainte Eglise, les époux et témoins ont déclaré ne savoir signer. Le Barz, curé de Riantec.
 

Le couple reste à Gâvres, où naissent ses huit enfants :


         Commune indépendante de Riantec depuis seulement 1868, la presqu’île de Gavres ne dispose à l'époque d'aucune route vers Plouhinec à travers les dunes de sables battues par l’océan. A marée basse, suivant le coefficient de marée, elle est cependant accessible à pied par plusieurs gués à travers la Petite mer vers l'île de Kerner. Autrement, à marée haute, pour rejoindre le continent, il faut prendre soit le bateau du passeur, établi régulièrement depuis 1774 avec Port-Louis, soit son propre bateau, ce qui est le cas de la plupart des gavrais qui sont pêcheurs. En toute saison, une traversée s’effectue régulièrement pour le marché, les démarches administratives, les cérémonies religieuses, que ce soit avec un bébé dans les bras pour un baptême, tout un cortège de bateaux pour une noce, ou un cercueil pour un enterrement jusqu’à l’église paroissiale de Riantec, située sur la rive opposée. Pour raccourcir le trajet des gavrais, le recteur admet quelques baptêmes à Port-Louis même, qu’il dirige en tant que trêve. Plusieurs enfants de Jacques et Marie y sont ainsi baptisés.

En 1765, Jacques devient maître de chaloupe, autre nom des patrons pêcheurs avant la Révolution [5]. Il pratique principalement deux types de pêches côtières. En hiver, il utilise les chaluts pour capturer les merlus, les soles, les turbots... Mais Port-Louis, dont dépend Gâvres pour la vente, est surtout connu comme l’un des quatre grands ports sardiniers de Bretagne sud avec Belle-Ile, Concarneau et Douarnenez, lorsque les bancs atteignent les côtes au cours de leur migration de mai à octobre. En été, Jacques utilise donc un grand filet très fin, tendu verticalement dans l’eau, où la sardine attirée par la rogue , vient se mailler par les ouïes. Il dispose d’une vingtaine de filets de différentes mailles. Il livre ensuite son poisson aux négociants des usines situées principalement dans le quartier du Lohic à Port-Louis. Au cours de sa carrière, il possède plusieurs chaloupes, dont en copropriété dans les années 1780 la Marie Elisabeth, qui jauge 2 tonneaux et vraisemblablement mesure 7m de long, avec deux mâts. Il y embarque un équipage de deux ou trois matelots originaires de Plouhinec ou Port-Louis, et d’un mousse [8][9]. En octobre 1789, il emprunte aux frères Bouzeo, négociants à Hennebont, la somme de 750 livres pour l’achat d’une nouvelle chaloupe, qui appartient aux enfants de Yves Le Nezet [12].

En mai 1778, sans doute suite à un accident de pêche, Jacques est estropié de la main droite. Il est ainsi déclaré hors de service et exempté des réquisitions pour la guerre d’Amérique (1778-1783), comme il l’avait déjà été lors de la Guerre de Sept Ans (1756-1763). Parfaitement reconnu dans le milieu de la pêche, il est choisi en avril 1786, avec neuf autres “hommes sages”, pour désigner dans la paroisse les pauvres à qui du pain sera distribué chaque mercredi matin au bourg de Riantec en présence du curé. Il s’occupe plus particulièrement avec Louis Le Honsec de la frairie  de Locmalo, dont dépend Gâvres [11].

Dans beaucoup de familles de pêcheurs, femme et enfants, dès qu’ils sont en âge de travailler, participent à la vie économique. Ainsi, ceux de Jacques sont peut-être employés dans les fabriques à sardines, vendent le poisson sur les marchés ou entretiennent les filets. Ses fils embarquent avec lui dès leur plus jeune âge. En 1788, ils sont même les seuls à composer l’équipage de la Marie Elisabeth : Claude 19 ans et Pierre 26 ans comme matelots, Joseph 14 ans comme mousse.

La famille vit dans une petite maison où sont notamment aménagés une table, quatre lits, une armoire, un buffet avec son vaisselier. Malgré sa modestie, elle paie 9 livres 8 sols aux fouages  en 1779, contribuant ainsi à l’effort de guerre [10]. Les enfants se marient à partir des années 1780 :

Ces unions restent en majorité dans le milieu de la pêche à Gâvres.

Jacques Le Corvec perd sa femme Marie Brezac, âgée de 72 ans, le 18 octobre 1809. Il s’éteint lui au bel âge de 81 ans le 13 juillet 1818. Ses fils Pierre et Claude, le marchand Pierre Le Gléano, âgé de 22 ans, déclarent le décès en mairie de Riantec. Le 25 novembre, la maison est estimée à 720F, alors qu’elle l’était à 300F après le décès de Marie [13][15]. Peu avant, le 18 novembre, à la demande des enfants, le mobilier est inventorié [14]. Il est assez vieux et estimé à seulement 221F 75, dont 150F rien que pour le matériel de pêche. Le patrimoine total s’élève donc à environ 940F.

Malgré ses origines obscures, Jacques Le Corvec s’est parfaitement intégré dans l’univers difficile des pêcheurs, en toute modestie, comme sa vie le démontre. Ses fils et leurs nombreux descendants seront eux même d’illustres patrons pêcheurs de Gâvres.
 

Acte de décès de Jacques Le Corvec

Du quatorze juillet mil huit cent dix huit à cinq heures du soir. Acte de décès de Jacques LE CORVEC âgé de quatre vingt quatre ans, veuf de Marie BREZAC, né à PLOUHINEC et décédé en cette commune au village de Gavres hier matin à une heure et demie sur réquisition de Pierre LE CORVEC, pêcheur âgé de cinquante six ans, fils du décédé et les témoins ci-après : Claude LE CORVEC, pêcheur, âgé de cinquante ans aussi fils du décédé tous du même domicile, second témoin Pierre LE GLEANO, marchand, âgé de vingt deux ans, domicilié au bourg non parent et qui excepté le second témoin ont déclaré ne savoir signer. Constaté suivant la loi par nous Pierre RIO, adjoint à la mairie, faisant les fonctions d’officier public de l’état civil par (…) délégation spéciale du maire, datée du dix février mil huit cent seize. Soussigné après lecture du présent acte, seize mots biffés nuls.
 Le Gléano Rio
 

 Inventaire après décès de Jacques Le Corvec

18. 9bre. 1818 Etat Estimatif

Devant nous Vincent François Augustin Le Cam et
son collègue, notaires royaux à la résidence Port-
Louis, arrondissement de Lorient, département du
Morbihan. Furent présens Yves Germain, pêcheur
et Suzanne Corvec sa femme, demeurant au village
de Gavre, en la commune de Riantec, lesquels
comparans tant pour luy que pour Pierre Corvec,
Claude Corvec, Françoise Corvec veuve Gallic et Jeanne
Corvec femme Etienne Le Duic, nous ont requis
de rapporter état estimatif des biens meubles
composant la communante d’entre feux Jacques
Corvec qui veuf étoit de Marie Brezac, à l’effet et
d’acquitter le droit de mutation dû pour le décès
du dit Jacques Corvec arrivé au dit village
de Gavre le quatorze juillet dernier………
faisant droit à leur réquisition nous avons
reçu leur déclaration comme suit.
Un trépied , soixante quinze centimes de cy  75
Un chandelier de fer, trente cinq centimes   35
Trois écuelles, vingt cinq centimes de cy  25
Une mauvaise poëlle à frire, un franc cy 1
Une ancienne marmite, deux francs cinquante
centimes cy  2 50
Une casserole, un franc cy 1
  5 85
 
 Report 5 85
Six assiettes, soixante quinze centimes cy  75
Un mauvais buffet avec son vesselier trois francs  3
Une table, deux francs de cy 2
Une mauvaise armoire, trois francs cy 3
Un lit complet, quinze francs cy 15
Un autre lit et un banc, huit francs 8
Un bassin de cuivre, neuf francs cy 9
Un autre bassin, cinq francs cy 5
Deux mauvaises chaises, quarante centimes 40
Une cruche, un franc cinquante centimes 1 50
Deux autres lits, dix francs cy 10
Une cruche, vingt cinq centimes cy  25
Trois draps de lit et deux nappes huit francs  8
Une mauvaise chaloupe, agrès et vingt filets
à sardines cent cinquante francs cy 150
Total des dits biens meubles deux cent vingt
et un francs soixante quinze centimes cy 221  75
Telle est la déclaration des dits comparants
Qu’ils affirment sincère et véritable. Dont acte
Fait et passé au Port-Louis, en l’étude et au
rapport de Le Cam, notaire, son collègue
présent sous les seings de nous dits notaires.
Les comparants requis de signer ont affirmé ne
le savoir faire, d’après lecture faite le jour
dix huit novembre mil huit cent dix huit.
 Kerneur  Le Cam
 

 

Sources et bibliographie

[1] Registres paroissiaux et d’état civil de la mairie de Riantec.
[2] Archives Départementales du Morbihan - Sénéchaussée d’Hennebont – B2573.
[3] Bulletin de Gâvres arts et traditions - Année 2000 – « Gâvres Naissance d’une commune…1867 ».
[4] Registres paroissiaux de Port-Louis.
[5] SHM de Lorient - Registres des matricules des officiers mariniers et matelots du Port-Louis de 1751 à 1787 - 2P72 f°138 n°825 / 2P75 f°112 n°238 / 2P84 f°398 n°151.
[6] Dominique Robin, « Pêcheurs bretons sous l’Ancien Régime : l’exploitation de la sardine sur la côte atlantique », Ed. Presses Universitaires de Rennes, 2000.
[7] Yolaine Forget, « Pêches et pêcheurs en Morbihan du XVIème au XIXème siècle », Ed. du Service éducatif des Archives Départementales du Morbihan, 1979.
[8] SHM de Lorient - Rôles d’armements pour la pêche en 1785 - 2P67.
[9] Archives Départementales du Morbihan - Amirauté de Lorient - 10 B 20.
[10] Archives Départementales du Morbihan – Rôles d’impositions de Riantec – 198ES10.
[11] Bulletin Municipal de Locmiquelic, spécial bicentenaire de la Révolution, annexe 5.
[12] Archives Départementales du Morbihan – Minutes Lestrohan – 6E4228.
[13] Archives Départementales du Morbihan – Enregistrement de Port-Louis, table des vendeurs – Q3837. Déclaration par le notaire Ponsard, le 21/10/1809.
[14] Archives Départementales du Morbihan – Minutes Le Cam – 6E4187.
[15] Archives Départementales du Morbihan – Enregistrement du Port-Louis, table des vendeurs – Q3838. Déclaration par le notaire Le Cam le 25/11/1818.
[16] SHM de Lorient – Registre des matricules - 2P84 f°468 n°573.